En Inde, le printemps n’arrive pas sans bruit ; il déferle comme une mélodie pleine de couleurs, de parfums et de rythmes. Les premiers signes apparaissent dans l’air, plus chaud et plus doux, imprégné du parfum des mangues et des abricotiers en fleurs. Les champs de moutarde ondulent comme des vagues dorées tandis que les arbres Gulmohar et Palash flamboient dans le ciel qui s’adoucit. Les bougainvilliers se répandent sur les murs blanchis à la chaux dans une émeute de roses et de violets. C’est une saison qui éveille les sens, réveille de vieux souvenirs et invite à la joie dans sa forme la plus pure.
C’est aussi le moment où les gens se rassemblent pour célébrer le renouveau de la nature et l’esprit de la vie elle-même. Holi, la fête des couleurs, transforme les rues en un tourbillon de rose, de vert et de bleu, tandis que des mains lancent des nuages de teinture en poudre dans l’air. Les rires retentissent lorsque les ballons d’eau éclatent, laissant des traînées de couleur sur les visages. À Vrindavan et Barsana, les pétales de fleurs pleuvent dans les cours des temples tandis que les femmes poursuivent les hommes avec des bâtons, rejouant les histoires d’amour ludiques de Radha et Krishna. Au Bengale, le Basanta Utsav transforme Holi en poésie : des étudiants vêtus de robes safran se déplacent à l’unisson, leurs voix s’élevant dans des vers de Tagore, et accueillent le printemps par la musique et la danse. Ailleurs, au Pendjab, les rythmes de Bhangra font irruption pendant Baisakhi, les agriculteurs sautant haut pour célébrer la récolte de blé. Le Rongali Bihu de l’Assam remplit l’air de chants, annonçant un nouveau cycle agricole. Dans tout le pays, le printemps se présente sous différentes formes, mais l’essence reste la même : il apporte le renouveau, l’espoir et la solidarité.
Le printemps a toujours été la muse de l’Inde. D’anciens ragas comme Basant et Bahar ondulent comme des brises fraîches dans les cours des temples, leurs notes portant le poids des siècles. Les chansons de Holi, chantées dans des tons aigus et enjoués, dérivent dans les ruelles étroites, se mêlant aux rires des enfants. Quelque chose dans cette saison appelle à l’expression, du tourbillon des clochettes des chevilles d’une danseuse aux délicats coups de pinceau des peintures Madhubani représentant des arbres en fleurs, en passant par les vers chuchotés d’une poésie récitée sous le clair de lune. Ici, le printemps n’est pas seulement observé, il est chanté, dansé, peint et vécu.
Pourtant, au-delà des festivités, le printemps indien a un côté plus calme. La chaleur dorée du soleil sur la peau après des mois de froid mordant, l’appel lointain d’un koel à l’aube et le bruissement des nouvelles feuilles dans la brise du soir. C’est le plaisir de croquer la première mangue de la saison, la fraîcheur de la pâte de bois de santal sur les joues barbouillées de couleurs et l’odeur de la terre mouillée après la première pluie de printemps. C’est la promesse tacite que la vie, comme la nature, est toujours en mouvement et que les fins ne sont que des débuts déguisés. Quelle que soit la rigueur de l’hiver, le printemps reviendra toujours, porteur du chant de la nouveauté.